Discours pour le mariage de mon meilleur ami

Mon cher […],

J’espère que tu me permettras de t’appeler […], comme je le fais d’habitude, comme le fait ta famille et ton chat, puisque je suis sans doute parmi nous l’un de ceux qui te connaît depuis le plus grand nombre d’années. Plus longtemps je crois que ne te connaît ton petit frère; certaines rumeurs prétendraient même plus longtemps que tes propres parents, rumeurs que je ne commenterai pas.

Tout bon discours se doit de commencer par « je serai bref » (trop tard), et se doit d’avoir un fil directeur. C’est pourquoi j’ai choisi de te parler, non d’amour, ni d’amitié ou de religion, mais de portes. Avec un petit détour par les films américains, les Paris-Brest, Tchernobyl, la bière et Platon. Mais n’aie crainte, je serai bref.

Mon cher […], nous avons ensemble franchi bien des étapes: celle des propositions subordonnées relatives de moyen, celle ô combien savoureuse des rosa-rosae-rosam-domine-dominum, des identités remarquables, celle des verbes irréguliers anglais, des Carolingiens et autres valeurs absolues; celle de la saponification, des résultatifs directionnels, de la conférence de Yalta, du cycle de l’œstradiol chez nos chères demoiselles, des variables aléatoires, de la vertu du Ménon et de l’oxydo-réduction.

Nous avons également franchi de concert bien des portes: celle d’Écoles, en particulier alsacienne et normale (où nous nous sommes croisés jusque dans le département de biologie), mais aussi celles des Termes de Caracalla et du Colisée, celles de la Cité interdite et de la Grande Muraille, celles du Palazzo Pitti; celles de la grande mosquée de Kashgar, les seules que nous ayons franchies pieds nus. Et, plus récemment, celles de tous les restaurants chinois parisiens suffisamment raffinés pour que nous n’ayons pas eu besoin de traverser également au pas de course la porte de leurs toilettes.

Tu as cependant – et heureusement – choisi de franchir certains seuils sans moi, comme celui de la Fac de Philo avec, je n’en doute pas, l’intention de courir la gueu… gueu, gueu, d’étudier Goethe; avec un succès que j’avoue ignorer totalement. J’ai aussi laissé à tes camarades agronomes et biologistes le soin de franchir avec toi les portes d’innombrables bars et pubs (certaines rumeurs prétendent que celles-là aussi, tu les as franchies pieds nus à la sortie), où tu as appris – preuve en fut faite à ton enterrement de vie de garçon – à distinguer la Leffe de la « Seize » et la « Kro » de la « Despé ». Je laisse enfin, et fort heureusement, à Virginie le plaisir de t’accompagner au travers des portes de la chambre à coucher puisque ce sera, j’en suis sûr, et comme le veut la tradition, ce soir la toute première fois [grand sourire].

Aujourd’hui, au seuil de cette nouvelle porte que j’ai l’honneur d’avoir franchi il y a une demi-décennie, je désire formuler trois vœux.

Le premier est, so cliché, bien sûr une longue vie à tous les deux, unis et heureux, avec assez d’enfants pour avoir un prix sur les tickets de métro. Fort de ma longue expérience, presque aussi longue que ma barbe blanche, je préconise ce qui fait de moi un marié heureux (si, si, cela existe) depuis longtemps: avant tout le dialogue et la communication sur tous les fronts. Dites-vous tout. Tenez-vous à distance zéro. Peut-être même parfois à distance négative, mais pas avant ce soir bien sûr. Ne vous cachez rien. Les petits secrets deviennent grands, et les grands secrets séparent. […], je compte sur toi et ta clairvoyance. Virginie, je compte sur toi et ta batte de baseball.

Mon deuxième vœu concerne la planète. C’est bien connu, tout fout le camp et nous sommes quasiment foutus: le réchauffement climatique approche, la couche d’ozone se peau-de-chagrinise, les déchets nucléaires irradient nos Paris-Brest, les magasins de vêtements parisiens remplacent les librairies, les nouveaux produits de beauté contiennent des extraits d’ADN végétal (sic), le NewSpeak jte kif tro dla bal gagne du terrain (si c’est pas malheureux pour moi, moins de trente ans et déjà vieux con). Face à ce futur sombre de la montée des océans, un seul homme peut tout changer et, comme dans les meilleurs thrillers américains (ou les pires, d’ailleurs), mon cher […], c’est à toi qu’il incombe de sauver le monde. J’entends par là davantage que de conseiller à tout le monde de choisir un appartement hors zone inondable ou de se faire pousser des branchies. Sans mentir, le monde serait sauvé s’il portait à sa surface cent mille petits Valentins, si bien qu’il te faut désormais multiplier ton action par cent mille. Ou bien faire cent mille enfants, comme tu préfères, mais demande d’abord à Virginie si elle est d’accord.

Enfin, bien plus important que le destin du monde est mon troisième vœu: c’est bien sûr qu’à l’avenir nous franchissions ensemble, puisque nous sommes maintenant quatre, encore des centaines d’autres portes, et que nous continuions lorsque nous serons cinq, six, sept, ou cent mille.

Merci.