Conseils aux élèves de Terminale

Chaque année, au moment crucial où les élèves de terminale doivent choisir leur orientation, je reçois quelques courriels qui me demandent des conseils. Ce texte tente de rassembler certains des conseils que je donne à ceux qui m’écrivent, dans l’espoir d’une part de gagner un peu de temps en répondant à mes courriels, et d’autre part d’être utile à davantage d’élèves. Je me cantonne aux études scientifiques, les seules que je connaisse un petit peu, mais je crois que certains principes peuvent s’appliquer plus généralement.

Ce texte est amené à évoluer. Que vous soyez élève, parent, professeur, conseiller d’éducation, etc., je serai extrêmement reconnaissant si vous laissez un petit commentaire pour poser une questions supplémentaire, exprimer votre désaccord, ou apporter un complément d’information. Cela me permettra d’améliorer ce texte, et de donner à ses lecteurs des points de vue plus variés.

Argent comptant

C’est le moment d’exercer votre esprit critique. Tout ce que vous allez lire ne provient que d’une seule personne, et d’une unique expérience qui, même si elle est diverse, ne peut qu’être subjective. Vous allez faire des choix importants, cela vaut le coup de vous documenter. Demandez conseil à vos profs. Posez des questions au moment des journées portes ouvertes. Participez aux événements que votre lycée organise concernant l’orientation. Ne prenez rien de ce que j’avance pour argent comptant.

Ma petite histoire…

Lorsque j’écoute quelqu’un qui prétend me donner des conseils sur un sujet précis, j’aime bien savoir d’où il (ou elle) vient, ce qu’il a fait, et juger par moi-même s’il me semble qu’il est bien placé pour parler de ce sujet. Le monde ne manque pas de charlatans. N’hésitez pas à sauter cette section.

À la sortie de ma terminale S je suis rentré en classes préparatoires PCSI (“physique, chimie, sciences de l’ingénieur”) au Lycée Saint-Louis à Paris (septembre 1999). Un an plus tard, j’ai trouvé ma première semaine de PC* suffisamment déplaisante pour m’en aller, pour m’inscrire à l’université, en deuxième année de license de physique-chimie. Trois semaines plus tard, au moment de la rentrée universitaire (octobre 2000), je déchantai: je passais d’un extrême à l’autre en termes de niveau. Nouveau zig-zag : je décidai de revenir sur le chemin précédent en préparant les concours en candidat libre, tout en suivant les cours obligatoires à la fac pour “assurer mes arrières” au cas où je n’obtiendrais aucun école intéressante. Heureusement, je fus admis à l’École normale supérieure en physique. Mon master de physique (avec pas mal d’options en biologie) en poche (été 2003), je jugeai que ce qui m’intéressait vraiment (sur le plan du savoir pur) était la physique théorique, et que cela me dirigeai presque à coup sûr vers le milieu de la recherche, ce dont je n’étais pas encore sûr d’avoir envie. Je décidai de m’essayer à une autre discipline, et entamai en septembre 2003 un parcours en informatique (il faut dire qu’à l’École normale supérieure les enseignements sont un peu accélérés, donc je pus condenser trois années en deux, et obtenir un master d’informatique en deux ans). À ce stade (été 2005), armé de deux masters en physique et informatique, le moment était venu d’arrêter d’explorer des chemins à l’horizontale et de passer au stade supérieur (il faut également dire que les normaliens sont salariés, ce qui a le mérite d’ôter le poids de la nécessité de commencer à gagner sa vie rapidement). J’entamai donc une thèse en bio-informatique. Mais en parallèle, je lorgnais sur les métiers du logiciel, et en particulier sur la société Google dont la culture, l’esprit et les objectifs me semblaient me correspondre parfaitement. Je participai également à quelques projets de logiciels libres. Après un an de thèse, il devenait pour moi de plus en plus clair que je serais mieux à ma place dans une entreprise privée que dans le milieu de la recherche publique, et je commençai à passer des entretiens chez Google. Le choix était simple : soit j’étais embauché, sois je finissais ma thèse – Google était la seule entreprise qui m’intéressait vraiment. Je fus embauché, et je travaille chez Google depuis avril 2007 comme ingénieur logiciel. J’y suis extrêmement heureux et n’ai pas l’intention d’en partir de si tôt. Je consacre aussi pas mal de temps au dessin, à la musique, à l’écriture et à la photographie.

Que les choses soient bien claires: je ne conseille à personne de faire la même chose (surtout de partir en milieu de prépa pour travailler tout seul). Mais j’ai donné ces précisions pour montrer que j’ai pu acquérir un peu d’expérience dans différents milieux, la prépa et l’université, la physique, la biologie, l’informatique, le public et le privé.

La sélection

J’ai entendu au fil des années beaucoup de choses négatives sur la sélection. Mais elle est inévitable. Soit on retourne dans une société archaïque où les bien-nés deviennent les puissants, et où les autres n’ont aucune chance, soit on accepte le fait que la sélection par le mérite est le meilleur des moyens pour que les gens brillants puissent se hisser au sommet de la société même (et surtout) s’ils ne sont pas issus d’une famille favorisée.

La sélection doit donc avoir lieu à un moment ou à un autre. Elle n’a clairement pas lieu au bac, où le taux de réussite (toutes filières confondues) approche les 90%. Pour simplifier, on peut dire que dans le monde des classes préparatoires et des grandes écoles, la sélection a lieu deux ou trois ans après le bac (on peut choisir de redoubler sa deuxième année de prépa si l’on n’a pas pu intégrer l’école souhaitée la première fois), et que dans le monde de l’université, la sélection est croissante au fil des années.

La sélection ne s’applique pas uniquement au domaine des études. L’un des principaux mots d’ordre dans les départements des ressources humaines des grandes entreprises est de rechercher des candidats qui montrent sur leur CV qu’ils sont passés par des étapes sélectives. Il faut les comprendre : ces entreprises cherchent à embaucher les meilleurs, et n’ont que quelques heures d’entretiens d’embauche pour se faire une idée des candidats. De bons résultats dans des études sélectives, qui sont le fruit d’années de travail, sont une excellente source d’information.

Sélection et choix

Le diction est bien connu : il n’y a pas de sot métier. Mais il y a des métiers plus convoités que d’autres, d’où la nécessité de la sélection. Prenons par exemple le métier de boulanger et le métier d’astronaute. Il ne me semble pas que l’un soit clairement plus utile pour la société que l’autre. L’astronaute fait progresser notre savoir sur l’univers, ce qui est utile à toute la société mais en pratique, et au quotidien, pas à bien grand monde. Le boulanger crée un peu de bonheur concret chaque jour pour des centaines de personnes (qui n’adore pas l’odeur du pain chaud près des boulangeries ?). Il se trouve, cependant, que le métier d’astronaute est plus envié (et mieux payé, si c’est cela qui vous guide, mais l’argent me semble un bien mauvais guide…) que celui de boulanger, et que les astronautes ont dû passer par bien davantage de sélections que les boulangers.

Une règle simple et qui me semble en général assez juste : plus vous passez d’étapes sélectives, plus vous avez le choix. Si vous sortez de l’École normale supérieure ou de l’École polytechnique (les écoles françaises les plus sélectives), vous pouvez faire à peu près ce que vous voulez, après une courte reconversion, et à peu près à n’importe quel moment de votre carrière. Si vous sortez d’un cursus extrêmement spécialisé pour lequel la sélection est assez faible, il y a de fortes chances pour que vous exerciez le métier pour lequel vous avez été formé et pas un autre. Les reconversions sont bien sûr possibles, mais elles sont plus ardues ; pas nécessairement parce que vous êtes moins apte, mais parce que le système est fait ainsi.

Si vous avez la chance de savoir exactement ce que vous voulez faire, et que le métier en question n’est pas particulièrement convoité, foncez ! Vous êtes verni. Adieu la compétition acharnée, et les matières qui ne vous serviront pas plus tard.

En revanche, si vous êtes comme j’étais et comme sont tant d’autres qui, à 18 ans, ne savent pas encore trop ce qui les intéresse (quoi de plus normal ?), dites-vous bien que le degré de choix qui vous est offert est à peu près proportionnel à l’excellence de vos études. Voilà une bonne raison pour travailler. La stratégie qui, à mon sens, est la plus logique est donc de travailler au maximum dans les études les plus sélectives possible, et de vous spécialiser le plus lentement possible, jusqu’à ce que vous sachiez plus précisément ce que vous souhaitez faire : à ce moment-là, foncez et spécialisez-vous dans ce qui vous intéresse.

Prépa ou pas prépa ?

On annonce depuis longtemps un grand chamboulement du système français, un décloisonnement des grandes écoles et des universités, etc. Nous en sommes encore loin. Les études en prépa sont clairement plus sélectives, plus tôt. Pour un point final donné, il existe une probabilité raisonnable que l’on puisse y accéder par le chemin de la prépa comme par celui de l’université, mais le chemin universitaire sera plus long et plus laborieux, la prépa plus intense et plus directe.

Pour rester dans le thème “sélection et choix”, les études en prépa préservent davantage de choix, d’une part parce que ce sont des études jugées “meilleures” (à tort ou à raison) et plus sélectives par le système français, et de l’autre parce qu’elles sont moins spécialisantes.

La prépa, c’est difficile. C’est vrai. Il faut travailler beaucoup. Il y a un fort esprit de compétition. Mais en s’organisant correctement, on peut tout à fait combiner études en prépa et vie sociale normale. Amis, sorties, lecture, activités culturelles, il faut continuer de nourrir son esprit (à tout moment de la vie !), et cela peut au passage servir pour les disciplines littéraires (français, langues). J’ai connu beaucoup de mes meilleurs amis actuels en prépa. La compétition est rude, mais c’est une compétition saine et objective, basée purement sur le mérite et non, comme dans beaucoup de milieux professionnels et dans la vraie vie, biaisée par les réseaux de connaissances, le racisme (c’est malheureux à dire) voire la corruption. En prépa, c’est on ne peut plus simple : si vous êtes plus malin et travaillez davantage et mieux que les autres, vous serez premier, même si vous êtes en compétition avec le fils du directeur. Pas d’entourloupe.

La prépa est aussi un moment on l’on apprend à s’organiser, à travailler efficacement, à respecter des délais, à travailler en équipe. Toutes ces compétences vous seront extrêmement utiles toute votre vie, sans doute davantage que le contenu même des enseignements. On apprend bien sûr tout cela à l’université mais, à mon sens, beaucoup moins bien qu’en prépa.

À un ami qui ne saurait pas encore très bien ce qu’il veut faire, je conseillerais, dans la grande majorité des cas (il existe des parcours un peu à part, comme médecine), de choisir la prépa.

Le contenu des enseignements

“Les maths, ça sert à rien !”. Vu sous un certain angle, c’est vrai. Rares sont les métiers où l’on utilise plus d’une fois tous les cinq ans une notion apprise en prépa, ou même au lycée. Mais là n’est pas la question. Les enseignements au lycée ou en classes préparatoires sont là pour 1) apprendre à raisonner et à réfléchir, 2) assouvir une soif de connaissances sur le monde et 3) sélectionner les élèves.

Les résultats mathématiques eux-mêmes resservent assez peu dans la plupart des métiers, mais la démarche elle-même (un esprit constructif, positiviste, démontrer quelque chose rigoureusement, construire sa pensée, la démarche scientifique) est absolument cruciale, et les maths, la physique, etc., sont le meilleur moyen que l’on ait trouvé à ce jour pour apprendre cette démarche correctement.

Aujourd’hui, bien que je ne sois pas un expert en astrophysique ou en physique quantique, je peux dire que j’ai une idée raisonnable des phénomènes qui m’entourent, que je comprends à peu près d’où ils viennent et comment ils marchent, grâce aux enseignements que j’ai reçus au cours de mes études. Comme la plupart, je suis absolument ignorant quand on creuse un peu plus loin, mais j’ai au moins une base solide de points de repères. Il me semble que c’est important.

Enfin, la sélection (voir ci-dessus) doit bien s’effectuer sur quelque chose. Soyons heureux qu’elle puisse s’effectuer sur des savoirs objectifs comme la physique plutôt que sur la taille du porte-monnaie de vos parents.

Je n’y arriverai jamais !

C’est faux. Vous n’avez pas idée à quel point on peut monter vite et dépasser les autres si on se met à s’organiser et à travailler sérieusement. La moyenne des élèves travaillent beaucoup moins que ce qu’ils devraient, même en prépa. Si vous placez votre propre barre un peu plus haut et que vous avez suffisamment de volonté pour vous y tenir, vous vous surprendrez vous-même au bout de quelques semaines.

Si vous sentez que vous n’aimez pas travailler, que l’effort vous hérisse le poil, vous n’avez plus qu’à vous tirer une balle dès maintenant ! On n’arrive à rien de sérieux sans travail et effort, quelle que soit la discipline ou le métier choisi. Ne croyez pas ce qu’on vous montre à la télévision.

Le droit à l’erreur

Quoi que vous choisissiez, vous ne faites pas nécessairement un choix absolument définitif. Si mon parcours montre quelque chose, c’est qu’on peut se tromper, tâtonner, faire demi-tour. Les changements de direction et les reconversions seront d’autant plus faciles que vos études auront été sélectives, mais ils ne seront jamais insurmontables.

Il ne faut pas non plus prendre cela à la légère : vous allez faire des choix importants. Documentez-vous, réfléchissez, posez beaucoup de questions autour de vous. Mais si vous ne trouvez pas ce qui vous convient du premier coup, vous ne serez pas perdus à tout jamais.

Partagez !

Si vous avez trouvé ce texte utile, n’hésitez pas à le partager avec d’autres élèves, pour apporter (dans les commentaires) davantage de questions, et donc de (tentatives de) réponses et de points de vue. N’adoptez pas l’esprit de compétition trop tôt (je vais garder ces conseils pour moi tout seul, hin hin !).

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Sincèrement, bon courage à tous.